À la base du business model des réseaux sociaux, les boutons « like » font peser sur leurs utilisateurs une très forte pression sociale, dont peuvent découler des problèmes comme la dépression ou l’isolement. Alors que Facebook et Instagram testent en ce moment des versions sans « like » de leurs plateformes, d’autres réseaux, comme Yubo, font le pari d’une nouvelle sociabilité en ligne. 

Avez-vous conscience de vivre une double vie, voire d’être déchiré entre deux identités distinctes ? Nul besoin pour cela de se croire le héros ou l’héroïne d’un roman d’espionnage, ou encore le personnage d’un thriller psychologique : si, comme la quasi-totalité de nos contemporains, vous utilisez quotidiennement les réseaux sociaux, vous êtes tout simplement victime de ce que de plus en plus d’experts nomment la « dictature du “’like”’ » – ce petit pouce bleu, ou cet emoji en forme de cœur, qui permet de montrer que l’on apprécie telle ou telle publication sur le Web social. Or aujourd’hui, selon une étude de l’Observatoire de Sociovision, 44 % des internautes affirment se comporter très différemment sur les réseaux sociaux que dans la « vraie » vie – un chiffre qui atteint 61 % chez les 15-25 ans.

L’impact négatif des « like » sur notre bien-être

Et quand notre « moi » virtuel supplante notre véritable personnalité, le drame n’est pas loin. Signes d’approbation sociale, les boutons « j’aime » sur Facebook, Instagram et autres YouTube ne sont pas sans conséquences sur notre activité neuronale, activant notamment le fameux processus de récompense de notre cerveau. Problème, pour le thérapeute Alexis de Maud’huy, « le critère des likes se cumule à celui du nombre de followers et de retweets et amplifie la terreur des commentaires négatifs pour créer une anxiété de performance ». Et génère une pression sociale parfois insupportable pour tous ceux dont la « vraie » vie semble bien pâle au regard des aventures et du glamour « instagrammables » des people et autres influenceurs en vogue.

Il est ainsi démontré que les « like » de Facebook peuvent être source de stress chez les internautes, particulièrement les plus jeunes. D’après une étude menée par des chercheurs de Montréal sur des adolescents, le fait de voir l’une de leur publications « likée » sur le réseau social augmenterait l’hormone du stress, la cortisol. Or d’autres études démontrent qu’un haut niveau de cortisol favorise le risque de dépression. Les méfaits des réseaux sociaux — et désormais des messageries instantanées, même privées, où les propos peuvent aussi être « jugés » — sur la santé mentale de leurs utilisateurs ne s’arrêtent pas là : superficialité des relations, perte de temps, solitude, manque de sommeil, harcèlement, rejet de soi, anxiété sociale, crises d’angoisse, etc.

« On ne mesure pas à quel point l’absence de like, comprise comme un acte d’hostilité, peut créer des disputes dans les couples et les familles », poursuit Alexis de Maud’huy. « En obtenant un sentiment de valeur basé sur ce que l’on fait par rapport aux autres, on place notre bonheur dans une variable qui échappe totalement à notre contrôle », analyse le docteur Tim Bono. « Les gens prennent de plus en plus conscience de l’impact négatif des réseaux sociaux sur leur bien-être », abonde le sociologue Rémi Oudghiri, selon qui « être bien, c’est arrêter de courir après un bonheur impossible ». Autant de critiques qui ne pouvaient manquer de faire réagir les premiers concernés, à savoir les géants californiens du Web social, pour lesquels les boutons « like » feraient même, désormais, figure de « hantise ».

Du réseau social au « Social Discovery »

Extrêmement populaire chez les adolescents et jeunes adultes, Instagram a ainsi été le premier réseau à annoncer, au cours de l’été dernier, le masquage des « like » sur sa plateforme. Une mesure expérimentale, tout d’abord limitée à six pays, dont l’Australie, l’Italie et le Brésil. Objectif revendiqué : casser la pression du « pouce levé » afin de préserver la santé mentale de ses utilisateurs. « Le like crée une forme particulière d’addiction, explique dans 20 Minutes le sociologue Eric Letonturirer.  L’utilisateur est sans cesse sollicité à donner son avis ». « Instagram supprime le fait de le rendre visible, mais le “’like”’ ne disparaît pas, nuance dans les mêmes pages Jérémie Mani, PDG de Netino : il est indispensable dans l’algorithme » des réseaux sociaux, en leur permettant de cibler plus finement les préférences de leurs utilisateurs. Et en septembre, Facebook — auquel appartient Instagram — a lui aussi emboîté le pas à sa filiale, annonçant tester, en Australie seulement, la suppression des « like » et compteurs de vues.

Difficile, pour autant, de renoncer définitivement à des fonctionnalités sur lesquelles repose une grande partie du business model de ces mastodontes des réseaux sociaux. C’est néanmoins le défi que tentent de relever certains de leurs concurrents, à l’image de Yubo, créé par le Français Sacha Lazimi. Un entrepreneur « made in France » selon qui il est aujourd’hui « nécessaire de faire évoluer le concept de réseau social, comme il l’affirme aux Échos. De sortir du simple “’Social Network”’, qui connecte entre eux amis et connaissances, pour passer au “’Social Discovery”’, synonyme de connexions avec de nouvelles personnes ». Un « Social Discovery » qui n’a plus tant vocation à se comparer entre utilisateurs, mais à « élargir les horizons amicaux, à initier de nouvelles relations et à pérenniser les amitiés », tout en reflétant les interactions de la vie réelle, selon M. Lazimi. En offrant des échanges en temps réel, en permettant de se réunir en live, le Social Discovery replace — enfin — la sociabilité au cœur des réseaux sociaux.

Photo de couverture De sitthiphong / Shutterstock